A chacun ses valeurs

Mots imposés : Billet de cent francs belges, chronomètre, stylo-plume, enveloppe, clou.

Au loin, les bruits de l’autoroute paraissaient atténués, cotonneux. La masse noire du sinistre bâtiment se dressait devant eux. Cachés par les buissons, trois individus cagoulés attendaient patiemment. Le gardien venait de finir sa tournée. Ils le surveillaient depuis plusieurs jours. Régulier comme un métronome, ce type. A croire qu’il travaillait avec un chronomètre dans la main. Au bout d’un quart d’heure, Bruno, un barbu longiligne à la voix grave déclencha le début de l’opération.

Bon, on y va. Julie dans la salle des porcs. Toi, Martin chez les bœufs et moi dans le couloir d’arrivée des animaux. Retour ici dans trente minutes.

Pas besoin d’escalader le mur d’enceinte, la grille était entrouverte. Les trois silhouettes se faufilèrent dans la cour de l’usine. Les plans étant soigneusement mémorisés, chacun se dirigea vers son lieu de mission.

Bruno grimpa silencieusement les escaliers menant à l’étage. Il s’arrêta devant une porte au fond du couloir : “Direction”. Fermée à clef ! Le gaillard avait tout prévu, il crocheta rapidement la serrure et entra.

La pièce, de taille respectable, s’étirait en largeur. Deux grandes bibliothèques couvraient le mur du fond. Le bureau, gigantesque trônait avec majesté devant les fenêtres. Sur la droite, une grande table de réunion. Un panneau vitré accroché au mur exposait des pièces et billets de banque : roubles, pesos, dollar canadien, un billet de cent francs belges et bien d’autres encore. Sur une commode, des blagues à tabac de toutes formes. Un collectionneur ! Déjà un quart d’heure écoulé. Pas le moment de faire du tourisme. Il s’approcha des bibliothèques, posa à terre son sac à dos ventru et l’ouvrit fébrilement. Vite, vite. Il allait leur montrer de quoi il était capable !

En bas, les deux autres avaient déjà installé leurs caméras. Bien cachées, en hauteur, pour ne rien rater. Ils se rejoignirent dans la cour et filèrent silencieusement vers la sortie.

Qu’est ce qu’il fabrique, bon sang ! Il va tout faire foirer, chuchota Julie.

T’inquiète, on a un peu de marge. D’ailleurs le voilà.

Le trio rejoignit la voiture garée plus loin et repartit dans la nuit.

Le squat de la cellule nantaise du FLS (Front de Lutte contre le Spécisme*) se cachait dans une maison délabrée vouée à la démolition. Peu avant midi, Julie débarqua dans la cuisine, encore à moitié endormie. Jeune bourgeoise en rupture familiale, la cause lui avait redonné le goût de vivre. Bruno et Martin, vautrés au fond d’un canapé avachi, buvaient leur café. La jeune femme se versa un verre de jus d’orange tout en allumant machinalement la radio.

« Une bombe a explosé ce matin à 10h30 dans les locaux des Abattoirs Nantais, faisant trois morts et un blessé grave. Les victimes sont le directeur de l’établissement et deux de ses collaborateurs. Le blessé a été pris en charge par le CHU. Son pronostic vital est engagé. Le commissaire Bourgain et son équipe sont sur les lieux pour les premières constatations. L’explosion a été provoquée par une cocote minute remplie de boulons et de clous, commandée à distance ».

Livide, sidérée, Julie se tourna lentement vers ses deux compères. Bruno affichait un sourire narquois. Martin, les yeux exorbités, bondit hors de son siège et se mit à hurler.

C’est quoi, cette connerie ! On devait juste installer des caméras ! Tu as posé une bombe?

Bruno s’approcha de son ami, le visage empourpré de colère et de haine.

Parce que tu crois qu’une pauvre caméra va changer la donne ! Il faudrait des siècles avant que tous ces bouffeurs d’animaux pigent quelque chose. On est en guerre. Mets-toi bien ça dans le crâne. De vraies actions coup de poing ! Y a que ça qui marche. Marquer les esprits ! A bas l’exploitation animale.

Alors que Julie tétanisée s’était affalée sur un siège, de peur de s’évanouir, Martin fou de rage arpentait la pièce.

Tu es complètement taré ! Ne crois surtout pas nous mêler à ton plan de merde. Le Front a toujours mené des actions pacifiques. Je me désolidarise de toutes tes conneries, pas question de porter le chapeau.

— Mais tu y es déjà mêlé ! Jusqu’au cou ! Faut savoir si on veut juste faire joujou avec des vidéos oubliées au bout de deux jours ou si on veut vraiment agir. Manger végan pour se donner bonne conscience ? C’est bon pour les couilles molles ! Il faut frapper vite et fort. Obliger les gens à se soumettre. Le respect des animaux, c’est maintenant. Refuser de manger du miel ou boire du lait, ça ne suffit pas. Il faut tout faire péter. Les gens n’auront pas le choix.

Comme une automate, Julie quitta la pièce. Bruno continuait son discours d’une voix étrangement aiguë, exaltée. Martin, toujours très agité, marchait de long en large, en serrant les poings.

Assis à son bureau, le commissaire Burgain triturait son stylo-plume d’un air soucieux. Deux jours d’enquête sans la moindre piste sérieuse. Le blessé venait de mourir, et lui, il piétinait. Pas d’empreintes, le gardien de nuit n’avait rien vu, l’interrogatoire des employés et de l’entourage des victimes n’avait rien donné.

Ce quinquagénaire expérimenté en avait vu d’autres, mais là, il envisageait sérieusement une mutation. Marre de Nantes, avec ses zadistes**, ses crimes familiaux, ses manifestations permanentes qui dégénèrent ! Il y avait un microclimat délétère, ici. Grand temps de changer d’air.

Une pile de courrier atterrit sur le bureau. Son regard fut immédiatement attiré par une enveloppe crème en vélin épais, qu’il ouvrit avec curiosité.

Monsieur le Commissaire,

Dans la nuit de lundi à mardi, j’ai participé à une opération aux abattoirs de Nantes. L’objectif de la mission était d’installer des caméras dans les salles d’abattage, afin de montrer au public les tortures effroyables subies par les animaux. Nous étions trois : Martin Vazquez, Bruno Roitel et moi.

Cette mission, illégale certes, mais pacifique ne prévoyait aucun acte de violence. J’ai découvert le lendemain matin qu’une explosion avait eu lieu, entrainant la mort de quatre personnes. C’est une responsabilité que je refuse d’assumer. Bruno Roitel a posé un engin explosif à notre insu.

 Nous logeons dans la maison inhabitée de la rue des Pervenches, au numéro 41.

 Julie Gérardin de la Monnerie.

 

*Spécisme :Le spécisme est la considération que des membres d’une certaine espèce ont des droits moraux plus étendus ou supérieurs à ceux accordés à d’autres espèces, notamment la considération morale supérieure que les humains accordent à leur propre espèce. Ce concept éthique est surtout utilisé par les défenseurs des droits des animaux, en particulier ceux qui se définissent comme antispécistes.
Par extension, le spécisme renvoie aussi à l’idée que les humains accorderaient une considération morale plus ou moins importante aux individus des autres espèces animales en fonction de celle-ci : les animaux de compagnie et les animaux dont l’espèce est en danger d’extinction verraient par exemple leurs intérêts davantage pris en compte que les animaux d’élevage, ceux destinés à l’expérimentation ou encore considérés comme nuisibles

**Zadiste : Militant ou activiste qui s’oppose à la réalisation d’un projet dans une ZAD et qui occupe physiquement les lieux dans le but de paralyser le projet. En droit de l’urbanisme, une ZAD est une Zone d’Aménagement Différé ; pour les zadistes, c’est une Zone À Défendre.

 


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