L’art de la stratégie

Journal télévisé de 20h : « Le président Hollande vient d’accorder une grâce totale à  Jacqueline Sauvage, condamnée à dix ans de prison pour avoir tué son mari de trois coups de carabine dans le dos. Son incarcération avait entrainé de nombreuses manifestations. Symbole de la violence faite aux femmes, l’ex-détenue a quitté l’établissement pénitentiaire dans l’après-midi, accompagnée de ses filles et de ses avocates ».

 

En cette fin décembre, à une heure très tardive, des lumières éclairent encore un cabinet d’avocates pénalistes parisien. Deux élégantes femmes blondes fêtent leur victoire. Bien calée dans un confortable fauteuil, Nadine lève son verre en souriant.

— A notre victoire ! Tu vois bien que j’avais raison. Tu n’en voulais pas, de cette affaire, et on ne parle plus que de nous. Stratégie parfaite, sur toute la ligne. Jacqueline Sauvage va relancer la notoriété du cabinet.

— Peut-être, mais on a eu chaud, lui rétorque son associée, d’un ton acerbe. Le procès d’Alexandra Lange*qui nous a rendues célèbres était limpide. Avec l’avocat général qui demande l’acquittement, on n’aurait même pas eu besoin de plaider. Mais ce dossier là, c’était une folie ! Qui a failli nous péter au nez. Une coupure à la lèvre, et elle attend quatre heures avant de tirer dans le dos !  Pas facile de plaider la légitime défense. Elle est libérée, d’accord,  mais nous avons tout de même perdu le procès !

Sous ses airs de guerrière, Jeanne n’a pas encore évacué l’anxiété qui la poursuit depuis des mois. Trop de zones d’ombres. Dix ans fermes en première instance !  Il y avait forcément un loup quelque part. D’habitude, les jurés d’assises sont plutôt bienveillants avec les femmes battues. Elle n’aurait jamais dû accepter ce dossier.

Agacée par les reproches de sa consœur, Nadine se lève brusquement et se dirige vers la fenêtre. Touchée par l’histoire de cette femme, elle avait contacté ses filles puis rencontré l’accusée en détention. Résignée, la vieille femme n’avait plus la force de se battre, mais avait accepté de changer d’avocats pour l’appel.

— Allez Jeanne, ne sois pas grognon, soupire-t-elle, conciliante. Pas aujourd’hui ! La concurrence est rude. L’affaire Lange commençait à s’oublier, il fallait bien trouver quelque chose pour nous renflouer. D’autant que le cabinet commençait à battre de l’aile.

— Sans doute, rétorque son amie, mais pas cette affaire là ! Norbert Marot était un véritable salopard, c’est vrai. Mais on n’avait aucune preuve de violences répétées envers sa femme. Pas même une main courante ou un témoignage des voisins. Si au moins elle avait porté plainte. On aurait dû en discuter ensemble. Mais non, tu as pris l’affaire sans m’en parler !

A l’époque, avec sa fougue et son optimisme habituels, Nadine avait balayé les hésitations de son associée d’un revers de main. Tout irait bien, il fallait simplement coacher l’accusée, lui apprendre à parler d’elle même, à se montrer victime plutôt que maitresse-femme.

— Et au final, poursuit Jeanne, on a perdu ! Dix ans en appel. Le même verdict qu’en première instance. Tu parles d’une réussite ! On est passées pour des imbéciles.

Le visage empourpré de colère, Nadine se lève et arpente la pièce, son verre vide à la main. Ça commence à suffire avec les reproches. Pour qui Jeanne se prend-elle ? Après tout, elle était d’accord pour plaider l’acquittement !

— Tes sermons, j’en ai marre, s’exclame-t-elle.  Au procès, on a mal joué. On aurait dû demander l’indulgence du jury. Avec la durée de détention et les remises de peine, notre cliente serait sortie de prison tout de suite. Alors arrête de tout me coller sur le dos. On a sous-estimé le témoignage de la maitresse de Marot. Quand elle a expliqué que Jacqueline avait débarqué, carabine à la main, pour demander à Norbert de rentrer chez lui, ça a eu un effet dévastateur. Et on n’en a pas tenu compte ! Ni des témoignages des chasseurs. Jacqueline, la fine gâchette ! On était deux, ne l’oublie pas. Pas question que tu me fasses porter le chapeau !

Après un long silence, Jeanne s’approche de son amie et pose la main sur son épaule.

— Tu as raison, il faut que je me détende. Cette affaire m’a laminée. Après tout, on a quand même bien géré la suite des évènements.

— Il le fallait d’ailleurs, sinon on serait en faillite, à l’heure qu’il est, reconnait Nathalie, radoucie.  Le dossier était complexe. La médiatisation de l’affaire a indisposé les magistrats, c’est sûr. Mais nous, ça nous a bien servi. Le cabinet croule sous les appels. Allez, verse-moi une goutte de champagne.

Jeanne sourit, désormais détendue. L’orage est passé. La jeune femme attrape la bouteille dans le seau à glace et remplit les verres

— En tout cas, la suite, on l’a maitrisée, Obtenir la grâce présidentielle ! s’esclaffe-t-elle avec un petit rire de gorge. Tout s’est passé comme prévu. Quand Béa a organisé la pétition en ligne, je n’étais pas convaincue. Mais en deux temps trois mouvements, on a récolté 20 000 signatures.

Nadine  allume le téléviseur. C’est l’heure des informations. Sur l’écran apparait la silhouette de Jacqueline, encadrée par les deux avocates. Derrière elles, une foule de manifestants avec des pancartes. Le comité de soutien.

— Regarde tout ce monde, glousse Jeanne. Les gens du show biz, les politiques, les Femen avec leurs couronnes de fleur. Là, tu as eu une idée de génie. Demander aux Femen de manifester torse-nu devant la prison ! L’emballement médiatique était assuré. Ça marche à tous les coups.

— C’est sûr que pour la promo, passer tous les soirs au journal de vingt heures, ça aide ! s’amuse Nadine. La pétition est montée jusqu’à 300 000 signatures ! N’empêche qu’il a quand même résisté longtemps, le président.

— Il ne voulait pas se mettre à dos les magistrats ! Les filles Marot ont bien suivi les consignes. Elles ont réussi à l’émouvoir, lui dont on dit qu’il est insensible. Et puis, il a subi la pression de la rue ! Espérons que Jacqueline sera calme et repentante. Allez, une bonne nuit de sommeil et en route pour la gloire.

 

 

* : Alexandra Lange, 32 ans, mère de quatre enfants,  a tué son mari d’un coup de couteau alors qu’il cherchait à l’étrangler. Battue depuis 12 ans, elle avait déposé de multiples mains courantes au commissariat et était en instance de divorce. Alexandra Lange a été acquittée du meurtre de son mari-bourreau le 23 mars 2012 par le tribunal de Douai, après que l’avocat général Luc Frémiot eut lui-même pris sa défense. Une décision rarissime dans les annales de la justice française.

**:Légitime défense : Article 122-5 du Code Pénal.

N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte.

 


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