Le meurtre du Parc Napoléon

Ses talons martelant la terre battue du sentier, la commissaire Inès Draux avançait d’un pas rapide vers le centre du parc Napoléon. Son tailleur strict détonnait dans l’atmosphère champêtre du petit matin. Quand elle arriva sur les lieux, son équipe était déjà à pied d’œuvre. Le corps gisait dans un parterre de campanules, les bras sagement alignés le long du corps. Tournier, le légiste de garde, faisait ses premières constatations, un dictaphone à la main.

Apercevant sa supérieure, le capitaine Milesi, un solide gaillard d’une quarantaine d’année, délaissa ses collègues et vint à sa rencontre.

C’est Nina Gautier ?

— Oui, c’est elle. J’ai fait arrêter les recherches. Pas beau à voir. Elle a été massacrée. La base du crâne en bouillie. Peut être violée, il y a du sang entre les cuisses. D’après Tournier, la mort remonte à plus de douze heures. Il va faire l’autopsie en priorité.

— Le joggeur ?

Rien de spécial. Tous les jours, tôt le matin, il fait deux fois le tour du parc. Il n’a touché à rien et nous a appelés. Manifestement, le tueur voulait qu’on la retrouve vite. Et il a pris soin d’elle.

Bon. Mettez Marcellin et Pateck sur l’enquête de voisinage. Je veux tout savoir sur la famille Gautier. Qu’on visionne aussi les bandes des caméras autour du parc. Réunion d’équipe à 17h. Je vais voir le corps. Ensuite, on ira prévenir la famille.

Milesi soupira. Il aurait préféré se charger seul de cette délicate mission.  La commissaire était compétente, mais totalement dépourvue d’empathie.

Le domaine de la forêt, où vivaient les parents de la victime, se résumait à une large rue bordée de platanes, où s’alignaient une dizaine de maisons cossues. A l’arrière des vastes jardins, clos par des haies taillées au cordeau, débutait la forêt de Blaye.
Alors que le couple de policiers s’engageait dans l’allée menant au domicile des Gautier, la porte d’entrée s’ouvrit sur un homme de haute stature et une jeune femme à la grossesse très avancée.

Vous l’avez retrouvée ? murmura-t-elle d’une voix tremblante. L’angoisse avait creusé ses traits. Des cernes profonds soulignaient son regard perdu. Ses mains enveloppaient son ventre comme un bouclier protecteur.

Le capitaine la conduisit avec douceur vers le salon où elle prit place dans un large fauteuil. Au moment où la commissaire s’apprêtait à prendre la parole, son collègue intervint :

Nous avons une terrible nouvelle à vous annoncer. Nous avons retrouvé votre fille ce matin, au parc Napoléon. Elle est décédée, je suis vraiment désolé. Croyez bien que nous ferons notre maximum pour mettre son meurtrier sous les verrous.

Luc Gautier gémit, se leva brutalement. Il enfouit son visage dans ses mains et recula au fond de la pièce. Sa femme ne fit pas un geste, hébétée, le regard vide. Soudain, elle poussa un hurlement suraigu, se replia sur elle-même et se mit à sangloter.

Quand la commissaire Draux pénétra dans la salle de réunion, l’équipe au grand complet était déjà installée. Elle s’approcha d’un grand tableau où étaient affichées plusieurs photos, dont celle d’une jolie petite fille rousse, puis demanda à Milesi de faire le point sur les avancées de l’enquête.

Nina Gautier, six ans, a disparu hier après midi entre 16 et 17h, alors que sa mère s’était assoupie dans le jardin. Après avoir cherché autour de la maison et dans le quartier, les Gautier nous ont prévenus un peu avant 18h. La forêt a été ratissée jusqu’à la nuit. Les recherches n’ont rien donné. Les voisins n’ont rien vu, rien entendu. La petite a été découverte tôt ce matin par un joggeur qui nous a immédiatement alertés. D’après le légiste, elle aurait été violée, puis frappée violemment à la base du crâne avec un objet contondant. Sans doute par un gaucher. La famille Gautier est à priori sans histoire et n’a pas d’ennemis. Le père, Luc est architecte à son compte. Son épouse, institutrice, est sur le point d’accoucher. Son médecin l’a hospitalisée après notre départ, ce matin.

Bien, l’enquête de voisinage, ça donne quoi ? demanda la commissaire.

Un inspecteur s’approcha du tableau et pointa du doigt une maison sur le plan du lotissement.

Chez les voisins de droite, le père, Paul Martinet se trouvait à son travail au moment de la disparition de Nina. La mère peignait dans son atelier, à l’étage. Léo, le fils de 16 ans, était aussi à la maison, expliqua t-il. Il jouait avec sa console sur la terrasse. Il n’a rien remarqué. Son père est rentré vers 18h et s’est joint aux recherches. Je ne l’ai pas encore interrogé, il faudra retourner le voir.

Le lotissement est presque désert, ajouta une jeune femme blonde à l’allure de garçon manqué. La moitié des habitants est en vacances, la plupart des autres étaient absents quand Nina a disparu. En face des Gautier, nous avons un couple de retraités, les Parrot. Ils étaient partis faire des courses, et sont rentrés après vingt heures. Lui est à moitié gâteux, mais sa femme est une espèce de mégère qui doit passer son temps à surveiller ses voisins. Ils en ont tous pris pour leur grade. Selon ses dires, le père de Nina bat sa femme, le fils Martinet est un dangereux psychopathe qui lance des pierres à leur chien, sa mère est une névrosée qui pleure tout le temps et le voisin du numéro neuf, un professeur, aurait eu une histoire avec une élève mineure, ce qui lui aurait coûté sa place. Je passe sur les escrocs et les adultères. Bref, on va noter tout ça au tableau et faire des vérifications, mais je pense que la plus cinglée, c’est elle.

On pensera plus tard. Pour l’instant, on se contente de collecter des informations et on les vérifie, répliqua la commissaire d’un ton sec. La recherche sur les pédophiles du secteur, ça donne quoi ?

Le fichier m’a craché deux noms, répondit un inspecteur. L’un d’entre eux est en taule. L’autre, Roger Bras, est chauffeur-livreur chez Darty. Je vais vérifier son emploi du temps.

Finissez également le visionnage des caméras aux alentours du parc et relevez le numéro des plaques, ordonna la patronne. Milesi, vous retournez chez les parents et vous les cuisinez. Les autres, vous recoupez toutes les informations. Briefing demain matin à huit heures. Je file à la conférence de presse.

A huit heures cinq, le capitaine Milesi poussa la porte de la salle de réunion, déposa un sac rempli de croissants et se versa une tasse de café.

Bon, tout le monde est là, on peut commencer, ironisa la commissaire Draux en regardant ostensiblement l’horloge. Capitaine, avez-vous récolté de nouveaux éléments chez les Gautier ?

Pas vraiment, non. Ils s’en sont tenus strictement au même discours qu’au premier interrogatoire. A priori, pas de violences conjugales non plus. J’ai vérifié au fichier. Aucun signalement, pas de main courante, rien. Luc Gautier était bien au travail, ses collaborateurs ont confirmé. Les Gautier ont de bons rapports avec tous leurs voisins, mais ne les fréquentent pas. Pas d’ennemis à leur connaissance. Le père a évoqué les menaces d’un client dont le balcon s’est effondré, et avec lequel il est en procès. Mais c’est tout. On va vérifier. Les parents sont vraiment fracassés. Je ne pense pas qu’il faille se concentrer sur eux.

Un homme d’âge mûr leva la main.

J’ai récupéré la liste des clients que Roger Bras, le pédophile, devait livrer avant-hier, quand la petite a disparu. Il y a un trou dans son emploi du temps. Justement au moment de la disparition de la victime. Il faudra l’interroger. Je l’ai convoqué pour 10h.

D’accord, approuva Draux. Puis se tournant vers les inspecteurs chargés du voisinage : Et vous, vous avez pu avancer ?

On peut éliminer le professeur du numéro neuf, affirma l’inspectrice Marcellin. Son histoire de détournement de mineure s’est terminée par un non-lieu. La jeune fille s’est rétractée. De toute façon, il a un alibi en béton. Il s’est fait une entorse à la cheville en glissant au bord de sa piscine et a passé l’après-midi à l’hôpital.

Moi, poursuivit l’inspecteur Pateck, je suis retourné chez les Martinet. La mère, franchement, c’est pas un cadeau. A chaque question, elle pleure, elle soupire, se tord les mains. Bref, complètement barjot. Elle dit qu’elle est dépressive depuis qu’elle a perdu deux enfants en bas âge. Mort subite du nourrisson. Elle a l’air complètement indifférente au drame de ses voisins. A côté de la plaque. Faut voir les horreurs qu’elle peint ! Du Lucian Freund en plus gore. Le fils, Léo, un petit blond maigrichon, est bizarre aussi. Suivi par un psy depuis des années. Depuis la mort des bébés, en fait. Il passe sa vie à jouer sur son ordi. J’ai fait une recherche sur internet et je crois bien qu’il est victime de harcèlement par ses petits camarades de lycée. J’ai trouvé plusieurs pages facebook pas très sympathiques à son égard. Quand au père Martinet, il n’était pas là. Il faudra l’interroger.

Le téléphone de la commissaire sonna. C’était le légiste. Il venait de terminer l’autopsie de la fillette. Les violences sexuelles étaient confirmées. Toutefois, la pénétration avait été incomplète, car l’hymen de l’enfant était encore partiellement présent. Nina présentait des hématomes aux poignets et aux épaules. La plaie à la base du crâne avait été assénée de gauche à droite, avec un objet à bords effilés, donc par un gaucher. Une tige, un marteau, quelque chose comme ça. Les examens de laboratoire étaient en cours.

Dans la salle, l’ambiance devint glaciale. Les enquêteurs se turent. Chacun pensait au calvaire de la petite fille.

Le visionnage des bandes, ça donne quoi ?

Rien encore, pour l’instant. Le brigadier en charge des vidéos de surveillance s’avança, des documents à la main. J’ai relevé les numéros de plaque minéralogiques. Il me reste deux bandes à voir. Je vous téléphone si je trouve quelque chose.

On continue. Parce que pour l’instant, nous n’avons rien, rappela la commissaire Draux. Il faut interroger le pédophile. Et retourner chez les voisins. On refait un point à 18 heures.

Quand l’inspectrice Marcellin entra dans la salle d’interrogatoire, Roger Bras, un petit homme replet d’une cinquantaine d’années se leva brusquement, très agité.

Asseyez-vous, monsieur Bras. Où étiez-vous jeudi entre 16 et 17h.

Qu’est ce que vous me voulez ? J’ai rien fait. A chaque fois qu’y se passe quelque chose, on vient me chercher des noises. Y en a marre ! Jeudi, j’ai livré des clients toute la journée. A 16h, je me suis juste rendu chez un copain pour l’aider à déménager des meubles. C’est pas un crime, tout de même ! Z’avez qu’à vérifier.

Un peu plus tard, l’inspecteur Pateck s’installait face à Paul Martinet, un athlétique gaillard d’une quarantaine d’année.

Monsieur Martinet,  jeudi,  vous êtes rentré chez vous vers 18h. Qu’avez-vous fait ensuite ?

J’ai tout de suite remarqué les voitures de police qui stationnaient devant chez les voisins. Je suis passé voir ma femme. Elle peignait dans son atelier. Mon fils était scotché à son ordinateur, comme d’habitude. Je suis ensuite allé chez les Gautier, et j’ai participé aux recherches dans la forêt de Blaye.

La sonnerie du portable du policier interrompit la conversation. Pateck décrocha.

Draux à l’appareil. La voiture de Martinet a été repérée au parc Napoléon à 1h26. Nous arrivons dans cinq minutes pour une perquisition. Attendez nous.

Les voitures de police s’arrêtèrent devant la maison. La commissaire était accompagnée de cinq personnes qui se répartirent la fouille du domicile.
Dans le salon, la famille au grand complet observait, impuissante, les enquêteurs étaler leur vie privée. Eve, la mère, se tordait les mains, en pleurs. Léo jouait avec son smartphone, tandis que son père téléphonait à son avocat. Inès Draux se tourna vers les Martinet.

Votre véhicule a été identifié à proximité du parc Napoléon la nuit du meurtre de Nina. Avez-vous une explication à nous donner ?

Paul Martinet sursauta, et fixa le sol d’un air hébété.

Je…, J’étais stressé, je suis allé m’acheter un paquet de cigarettes à la station service de l’avenue Foch, répondit-il d’une voix blanche, après un long silence .

Nous avons trouvé des cheveux roux bouclés sur le siège arrière de la voiture, annonça un inspecteur, brandissant un sachet transparent. Ils appartiennent certainement à la victime. Et voilà ce que nous avons trouvé dans la poubelle, poursuivit-il en montrant un plaid taché de sang.

Martinet sembla s’affaisser sur lui-même, prostré. Au bout d’un moment, il releva la tête, hagard.

C’est moi. C’est moi qui ai tué la petite. C’était un accident. Je ne voulais pas, murmura t-il dans un souffle.

Et le viol, c’était aussi un accident ?

Livide, l’homme chancela et regarda la policière sans répondre.

Monsieur Martinet, arrêtez de mentir. Ça ne sert à rien. Les marques sur les poignets de Nina ont été faites par quelqu’un d’assez fluet. Ça ne peut pas être vous. D’ailleurs, vous étiez au travail jusqu’à 18 heures passées. Et monsieur Gautier nous a affirmé que vous étiez resté avec lui toute la soirée jusqu’à 3 heures du matin. C’est votre fils que vous cherchez à protéger ?

Léo, toujours occupé avec son téléphone, leur jeta un regard froid. Inès Draux s’approcha de lui.

Léo, je sais que c’est toi qui as tué la petite fille. De toute façon, le laboratoire va bientôt nous en fournir la preuve, alors tu ferais mieux d’avouer.

L’adolescent l’observa fixement et répondit d’une voie glaciale :

La fille est passée entre les haies. Elle voulait jouer. Je l’ai emmenée au garage. On s’est amusés un peu. C’est tout. Elle s’est mise à crier. Ma mère est arrivée.

La commissaire se tourna vers Eve Martinet, qui s’effondra.

J’ai entendu du bruit dans le garage, hoqueta-t-elle entre deux sanglots. Je suis descendue. Léo était couché sur la petite qui criait. Il s’est relevé quand il m’a vue. Mais Nina continuait à hurler. Il fallait que je protège mon fils. Violeur à 16 ans, sa vie était fichue ! Alors, quand la gamine s’est relevée, j’ai saisi un marteau sur l’établi, et j’ai frappé. Machinalement, sans réfléchir. Ensuite, j’ai caché le corps dans la buanderie. A une heure du matin, j’ai mis Nina dans la voiture, et je l’ai déposée au parc, dans un massif de fleurs. Je voulais qu’on la retrouve vite. Pour ses parents….. Mon mari ne savait rien. Il est rentré plus tard. Il fallait que je protège mon fils. Vous comprenez ? C’est le seul enfant qui me reste.

Leurs investigations terminées, les enquêteurs embarquèrent les deux prévenus, menottés. Les portières claquèrent et les véhicules se mirent en route vers le commissariat.

Au domaine de la forêt, Paul Martinet, effondré, songeait aux doutes qu’il avait tus à la mort de ses deux nourrissons. Sur le perron de son domicile, il regarda les voitures s’éloigner en pleurant sur sa vie qui partait en lambeaux.

 


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