Le triomphe de Pygmalion

Malgré le bourdonnement incessant des conversations, le professeur Nicos Pugmal dort, affalé dans un fauteuil de la  cafétéria du personnel.

La journée a été dure, à ce que je vois, s’amuse son ami Fred, en le secouant avec douceur. Tiens, bois ça, je pense que tu en as besoin, poursuit-il, en lui tendant un gobelet de café.

La journée s’est bien passée, mais cette nuit, nous avons eu trois admissions. Une explosion dans une usine chimique. Brûlés à quatre-vingts pourcents.

S’ils s’en sortent, tu vas pouvoir exprimer tout ton art, lui répond son confrère. Nicos Pugmal, le sculpteur des corps détruits ! Le Pygmalion des temps modernes !

—  C’est mal parti pour eux, tout de même, soupire le chirurgien, tout en faisant un petit signe à deux jeunes femmes qui le dévorent des yeux. Bon, je remonte au service, j’ai encore des patients à voir.

Spécialiste en chirurgie plastique et reconstructrice, ce quadragénaire athlétique d’origine chypriote a ignoré les liftings rémunérateurs pour se consacrer aux brûlés. Célèbre pour ses travaux de recherche, Pugmal réalise des prouesses pour permettre à ses patients une vie  acceptable. Célibataire endurci, il a cumulé les conquêtes d’un jour, avant de s’en désintéresser, depuis deux ou trois mois.

Melissa, Joëlle, vous m’accompagnez, je passe la visite, ordonne t-il à ses internes, avant de pénétrer le secteur de réanimation.

Accompagné d’un confrère anesthésiste, le célèbre chirurgien fait le tour des grands brûlés. Dans ce lieu où règne une chaleur tropicale, chaque box ressemble à un bloc opératoire. De chambre en chambre, Pugmal ajuste les traitements, surveille les plaies, houspille les étudiantes.

Arrêtez, vous allez tout arracher. Décidément, ma pauvre fille, vous feriez mieux de chercher un mari et d’élever vos gosses.

Après avoir fait le point sur les admissions de la nuit, le patron se dirige, seul,  vers une porte au fond du service.

  Bonjour  Gaëlle,  c’est le grand jour aujourd’hui. Tu vas enfin découvrir ton nouveau visage.

J’ai peur, Nicos,  je suis terrorisée, souffle la patiente.

Seuls des yeux inquiets émergent des pansements. La jeune femme, premier violon d’un orchestre de province, s’est encastrée sous un camion qui a pris feu. Grièvement brûlée, elle est arrivée au Centre il y a presque un an. Après plusieurs semaines de coma artificiel, son état s’est stabilisé. Petit à petit, Pugmal a entrepris un travail de reconstruction, nécessitant des dizaines d’interventions.

La force de caractère de Gaëlle a d’emblée surpris le chirurgien, habitué aux épisodes de dépression de ses patients. Apercevant dans le reflet d’un scope son visage dévasté, la patiente avait sombré dans un profond désespoir, avant de se ressaisir et d’adopter une attitude combative. L’intelligence et l’humour de la jeune femme ont impressionné le médecin. Au fil des mois, les visites quotidiennes ont transformé les liens d’amitié en un sentiment plus profond, une intimité tendre et rassurante. Nicos le misogyne s’est laissé envoûter par les qualités d’une femme dont le visage n’est qu’une plaie, une femme qui n’a plus de nez  ni de paupières. Il a mobilisé toutes ses connaissances, toute sa créativité pour réparer sa patiente préférée, en utilisant des techniques expérimentales. Gaëlle sera son chef d’œuvre, sa femme idéale, sa Galatée.

Après avoir délicatement enlevé les bandages de la jeune femme, Pugmal lui sourit tendrement. Un visage parfait dans un corps parfait. Elle sera son trésor, l’amour de sa vie. Il tend un miroir à sa patiente.

Gaëlle s’observe attentivement dans la glace, le cœur battant. L’ovale impeccable, la finesse des traits, la symétrie du visage évoquent une statue antique. Le résultat est fantastique, Nicos a vraiment réalisé un chef-d’œuvre. Elle admire le nez délicat, la perfection des paupières. C’est un véritable miracle, une prouesse.

Mais ce n’est pas son visage. Elle ne se reconnait pas dans l’inconnue que lui renvoie le miroir.

Sans percevoir son désarroi, Pugmal palpe délicatement le visage de Gaelle. Cette nouvelle technique de greffe a parfaitement fonctionné, il n’y a pas la moindre cicatrice.

Dans quelques jours, tu pourras sortir, quitter le centre. Bien sûr, nous garderons le contact. J’aimerais tellement te revoir hors de ces murs, murmure t-il.

Toute la semaine, l’exploit du chirurgien a fait le tour de l’hôpital. Le génie de Pugmal est l’objet de toutes les conversations.  Dans la soirée, le professeur présentera cette technique innovante, une première mondiale,  à l’occasion d’une conférence de presse.

Pour l’heure, habitué aux honneurs de la communauté scientifique, le professeur Pugmal n’en a cure. Il est préoccupé. Sa patiente pleine de vie et d’optimisme semble perdue, angoissée.

Il entre dans la chambre de Gaëlle. Personne. Sur la table de chevet, une enveloppe à son intention.

Nicos,
Ce visage et ce corps parfait, ce n’est pas moi. J’ai besoin de temps pour m’y habituer, pour oublier ces mois de souffrance, et essayer de me retrouver. Un jour, peut être.
Pardonne-moi. 

Gaëlle.

 


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