Le troisième cerveau

Furieuse et humiliée, la veste sous le bras et le sac en bandoulière, Marie Béatrice s’est dirigée d’un pas décidé vers la salle de formation, prête à en découdre. Cinq jours de stage obligatoire infligés par la direction ! Pour elle ! Alors qu’elle occupe son poste de directrice commerciale Grand Est depuis sept ans ? Le thème : le positionnement du manager…. On croit rêver ! Prévenue la veille, elle a dû annuler plusieurs rendez vous, alors qu’elle croule sous les dossiers. Faisant irruption dans la pièce, elle s’est installée et n’a plus desserré les dents.

Alors ça, ça me parle. Si vous permettez, je récapitule pour être sûre d’avoir bien compris, s’exclame un stagiaire, d’une voix suraigüe. Donc, schématiquement, nous avons quatre cerveaux. Le reptilien qui nous permet de fuir ou de faire le mort, en cas de grand danger. Le grégaire qui consigne tous nos schémas d’habitudes, d’apprentissage de la vie en groupe. Le troisième cerveau, celui des émotions, dans lequel nous sommes le plus souvent. Et le quatrième, dont on se sert très peu, environ dix à quinze pourcent du temps, et qui nous permet d’utiliser notre capacité d’analyse et de réflexion. Notre intelligence, quoi ! C’est bien ça ?

Oui, c’est le principe général, acquiesce Françoise Gury, la formatrice. Vous constaterez, en y réfléchissant que lorsque vous êtes dans le cerveau émotionnel, en colère par exemple, vos mots peuvent dépasser votre pensée, votre interlocuteur est souvent dans le même état, et c’est l’escalade. Ce que je vous propose, pour ce dernier jour de formation, c’est d’expérimenter une méthode simple, qui va vous permettre d’arriver à vous détacher des émotions et accéder rapidement au quatrième cerveau, celui de votre intelligence.

Marie Béatrice, avachie sur sa chaise, se redresse lentement. Elle écoute, attentive. Le groupe échange sur des exemples, des souvenirs permettant d’illustrer ces propos. Jusqu’à présent, elle a résisté. Cela fait cinq jours qu’elle résiste, passant du déni à la colère puis au doute. Elle n’intervient pas, mais là, elle est en alerte. Il se passe quelque chose. Confusément, elle sent que ce qui vient d’être dit résonne au fond d’elle-même, comme une évidence.

La jeune femme connaît bien ces bouffées de rage où elle explose, utilisant les termes les plus durs, pour blesser, afin de libérer sa colère. Plus tard, parfois, rarement en fait, les mots d’excuse et de contrition quand elle se rend compte qu’elle a dépassé les bornes. Les bagarres avec les syndicats et les collaborateurs, le client qui ne voulait plus avoir à faire à elle, et tant d’autres…

Marie Béatrice admet avoir une capacité exceptionnelle pour monter sur ses grands chevaux et pour se rendre compte un peu plus tard qu’il n’y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat.

Et toutes ses nuits où, réveillée au petit matin, elle rumine, ressassant en boucle l’altercation de la veille, transformant un incident en drame. Cette incapacité à dompter son exaspération, elle en paye le prix fort avec ses migraines et ses plaques d’eczéma. Sans oublier les kilos stockés méthodiquement au fil des années. C’est vrai qu’il lui arrive parfois, au paroxysme de la crise, d’admettre un court instant qu’elle n’est pas dans son état normal et que peut-être, elle a tort. Mais elle se laisse bien vite emporter par cette vague destructrice.

De fait, ses colères ont eu raison de son mariage, les relations avec Agathe, sa fille adolescente sont exécrables, elle a de nombreuses connaissances, soit, mais elle n’a pas d’amis.

L’état émotionnel ne vous permet pas de raisonner, poursuit la formatrice. Tout vous semble gravissime ou inacceptable. Et puis quelques heures ou quelques jours plus tard, vous vous demandez la raison pour laquelle vous vous êtes mis dans un état pareil. Je vais vous apprendre une méthode toute simple, qui va vous permettre d’accéder rapidement au cerveau intelligent.

Mais oui, c’est ça. C’est exactement ça ! Tout ce stress qui lui gâche la vie et qu’elle emporte chez elle jour après jour, ce serait de l’émotion mal gérée ? Pour l’heure, les barrières de la jeune femme sont en train de céder et curieusement, elle se sent apaisée, soulagée, presque sereine. Les propos de Françoise Gury illustrent ce qu’elle vit et lui ouvrent une promesse.

Alors, Marie Béatrice accepte de lâcher prise. Elle ose prendre la parole, enfin ! Face à un auditoire étonnamment bienveillant, elle raconte un échange un peu vif, gardant certains exemples peu glorieux pour elle, bien décidée toutefois à s’approprier les techniques permettant d’éviter ce genre de désagréments.

Le remède est finalement assez simple. Avoir conscience d’être dans le cerveau émotionnel suffit déjà, en général, à réduire les débordements. Et les techniques évoquées par la formatrice sont de simples questions obligeant à réfléchir et donc à accéder au quatrième cerveau.

Cette formation imposée est une révélation ! Une mise en mots de ce qu’elle a sans doute toujours su au fond d’elle-même. D’où vient donc cette colère? Serait-ce la peur ? Peur d’avoir tort, peur de ne pas être respectée, de ne pas être reconnue ? Peut être la direction a-t-elle eu raison, finalement.

 


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