Les choix d’Hugo

Menottes aux poignets, Hugo Vanel est conduit en salle d’interrogatoire. L’homme d’une  quarantaine  d’années  est  plongé  dans  ses  pensées et reste parfaitement immobile, impénétrable. La porte s’ouvre sur un enquêteur qui prend place face à lui. Hugo le fixe d’un regard vide.

— Vous ne me croirez jamais

Ce jour là, Hugo, anesthésiste réanimateur n’était pas de garde à la clinique. Son épouse ne rentrant  qu’en soirée, il  s’occupait  de Victor, son fils de quatre ans. Tout à l’heure, après la sieste, le papa poule conduirait le petit au zoo. Victor adorait aller au zoo.

Pour l’heure, Hugo avait prévu de s’occuper de sa GAS 67, un  tout-terrain  de l’armée russe qu’il restaurait  depuis  des  mois. A  quelques  mètres  de  lui, juché  sur  son tricycle, Victor tournoyait dans l’allée en chantant à tue tête. Debout devant l’établi, le bricoleur s’escrimait sur un écrou récalcitrant. Une antique radio accrochée au mur diffusait de vieux tubes.

Le gamin  dévala  la pente  du  garage  en gloussant. Il passa  devant l’établi et  fit le tour  du vieux tacot. Tiens, la vitre avant était un peu baissée. Il allait pouvoir jouer avec le clignotant, comme l’autre jour avec papa. Victor stoppa son vélo devant la portière et grimpa sur la selle.

— Le pas de vis a foiré. Ça va être la galère , songeait  Hugo  en  limant  une pièce du moteur. Il  poussa  un soupir, puis  commença  à  fredonner  « The miracle » de U2 qui passait sur les ondes.

Un bruit de chute, suivi  d’un gargouillis. Hugo  se retourna. La tête de Victor, violacée, était coincée dans l’angle de la vitre entrouverte de la GAS.

— Mon Dieu !   Le  père  se  précipita,  contournant  la  voiture.  Victor  était  suspendu  à la portière, le  tricycle  renversé  à  ses  pieds. Il  ne  respirait plus. Hugo dégagea son fils avec précaution et l’installa au sol. Ventilation, massage. vite !

En professionnel aguerri, le médecin s’interdit de réfléchir. Mécaniquement, il démarra une réanimation. Une horrible trace bleue, presque noire, traversait la peau fine du cou de l’enfant. Il ne la voyait pas. Le regard vide, la gorge serrée, il massait, ventilait, massait, ventilait. En vain. Victor ne réagissait pas. Perdant la notion du temps, Hugo poursuivit ses gestes automatiques, sans penser à autre chose qu’à garder le rythme. En sueur, il sentit l’angoisse le submerger.

— Allez, Victor, vas-y Bon Dieu, respire !

— Il est mort ! Et vous le savez bien. Dieu n’y changera rien.

Hugo se retourna, hagard. Un homme entièrement vêtu de noir se tenait debout derrière lui, et l’observait fixement d’un regard froid, détaché.
— Je suis le seul à pouvoir changer le cours des choses, déclara-t-il d’une voix glaciale. Mais il y aura des contreparties. C’est à vous de voir.

Victor gisait à terre, sans vie. Son teint devenait cireux, ses yeux entrouverts fixaient le vide. Hugo plongea brutalement dans la réalité. Poussant un hurlement de douleur, il souleva délicatement l’enfant et le berça en gémissant. L’homme en noir attendait, impassible.

— Sauvez-le. Je ferai tout ce que vous voudrez, balbutia Hugo entre deux sanglots.

Dans la salle d’interrogatoire, le commissaire Tran regarde ses notes en soupirant.

— Donc  pour  résumer,  vous  avez  tué tous ces  gens parce qu’un homme en noir a ressuscité votre  fils,  et  que  chaque  mois, à  date  fixe, il  vous  demande une vie pour payer votre dette. C’est bien ça ?

Accablé, Le prévenu se recroqueville sur son siège. Depuis près d’un an, il vit un cauchemar. Le jeune médecin fringant, plein d’enthousiasme s’est transformé en un homme usé, amaigri, aux traits tirés.

—  J’ai  voulu  refuser,  mais  il  a  menacé   de   s’en  prendre  à  Victor.  Je  n’avais  pas le choix, murmure Vanel.

L’interrogatoire dure depuis des heures. Le prévenu est épuisé. Hier, les flics ont embarqué l’anesthésiste,  l’accusant  du  meurtre  d’une jeune  femme, Chloé  Danant.  L’échéance  de l’homme en noir expire aujourd’hui.

Le calvaire d’Hugo  est  resté secret. Son  épouse  n’a rien  su de  son pacte  infernal. Torturé depuis des mois par des choix impossibles, Hugo a fini par craquer face aux policiers. Il n’en pouvait plus de se taire, de garder en lui toute cette horreur.

— Allons, monsieur Vanel, vous êtes un homme intelligent, soupire le commissaire. C’est une histoire à dormir debout que vous me racontez-là. Vous en avez bien conscience,  n’est ce pas ? Alors expliquez-moi clairement les vraies raisons de vos actes.

— Je  vous  ai  raconté  la  vérité.  Je  sais  que  c’est impossible, et pourtant, mon  fils a repris connaissance  comme  si  rien  ne  s’était  passé. Tout  allait  bien.   Jusqu’à  ce  que  l’homme revienne.  Que  pouvais-je  faire ?   Sacrifier  Victor ?  Dans  le  service  de  réanimation, c’était simple. J’ai  choisi  des  patients  en fin de vie. Ils seraient morts de toute  façon. Ils n’ont pas souffert. Vous vous rendez compte de ce que j’ai vécu ?

— Et Chloé Danant ? Elle était en fin de vie, elle aussi ?, s’agace le commissaire.

A la fin de son contrat, Hugo avait du changer d’hôpital. Travailler dans une maternité lui plaisait bien. Jusqu’au retour  de  l’homme  en  noir.   Il  avait tout d’abord choisi un bébé poly-malformé, mais le mois dernier, toutes ses parturientes étaient en bonne santé.

Qui choisir ? L’anesthésiste avait profité d’une césarienne pour accomplir son forfait. Après un semblant de réanimation, il avait informé le mari. «Une embolie pulmonaire, je suis vraiment désolé ». Frappé de stupeur, l’homme s’était éloigné sans un mot. Le lendemain, il portait plainte au commissariat.

— Bon, vous allez être  mis  en  examen pour l’assassinat de treize personnes. On verra bien les conclusions de l’expert psychiatre.

Le commissaire  Tran  rassemble  le  dossier  éparpillé  sur  la  table  quand son téléphone sonne. Après une longue conversation, il raccroche, pensif.

— Monsieur Vanel,  j’ai  une  terrible  nouvelle  à  vous  annoncer.  Votre  fils  Victor… a voulu jouer avec le clignotant de votre voiture. Il a grimpé sur son vélo…et…
— Et le vélo a basculé, murmure Hugo d’une voix éteinte.

 


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