Les heures sombres de la nuit

Le repas du réveillon touchait à sa fin avec une belle tranche de bûche glacée pour le dessert. Nous allions enfin pouvoir découvrir les cadeaux qui attendaient au pied du sapin.

J’étais très inquiète depuis la veille, quand, profitant de l’absence de mes parents, j’avais fureté dans leur chambre à coucher. Les paquets enrubannés étaient cachés au fond de l’armoire, le nom du destinataire noté discrètement dans un coin.

Problème : nous étions cinq et il n’y en avait que quatre : papa, maman, Fabrice et Henry. Rien pour moi. D’abord étonnée, j’avais cherché dans toute la maison, en vain. La consternation puis l’inquiétude m’avaient peu à peu envahie. Au soir, dans mon lit, j’avais essayé de me raisonner : « Pour tes dix ans, tu as été gâtée avec Millie la poupée mannequin que tu admirais depuis des mois. Donc pour Noël, tu auras aussi un beau cadeau, c’est sûr ».

Je  m’endormis  sur ces  paroles rassurantes, mais le  doute s’était installé,  insidieusement.
Au   beau  milieu  de la nuit,  l’abattement  laissa  place à la panique : « Et si tes  parents  ne t’aimaient plus ?  Les derniers  temps,  tu as  beaucoup  agacé  maman,  tu  as  été  punie plusieurs fois. Ils vont  peut-être t’abandonner, t’envoyer  à l’orphelinat ou en maison de correction ! ».

Maman avait commencé la distribution et mes frères poussaient des cris de joie. Papa prenait des photos. Angoissée, j’étais au bord des larmes. Se tournant vers moi, mon père me prit sans un mot par la main et me conduisit jusqu’à son bureau fermé à clé. Et voilà pour toi, dit-il en ouvrant la porte.

Posée sur le sol, une magnifique maison de poupée. J’éclatais en sanglots de joie, de soulagement, mes parents souriant à mes côtés. C’était un véritable chef d’œuvre, une surprise magnifique que je n’aurais pu imaginer. Mes pleurs redoublèrent, le plaisir et la reconnaissance dissipant peu à peu mes pensées les plus sombres.

Pourquoi pleures-tu ? Ton cadeau ne te plait pas ?

Entre deux soupirs, un peu gênée, j’expliquais mes craintes, mon sentiment d’abandon. Mes parents m’entourèrent affectueusement, m’assurant qu’ils m’aimeraient toujours, quoiqu’il arrive. Rassurée, je m’approchais de cette maison de deux étages, construite en contreplaqué.

Les murs extérieurs beiges étaient décorés de fenêtres avec volets et rideaux. Une bordure de fleurs et buissons colorés figurait le commencement d’un jardin imaginaire. Au rez-de-chaussée,  la  cuisine  aux  murs  crème  et  au  sol  dallé  de  damiers  noirs  et  blancs  était équipée d’une table recouverte d’une nappe à carreaux et de deux bancs en bois foncé. Au fond, devant une fenêtre, un évier composé d’une petite barquette en plastique posée sur un socle, entouré d’une cuisinière et d’un réfrigérateur en carton épais aux façades dessinées avec précision.
Le salon aux murs tendus d’un tissu à minuscules fleurs oranges et jaunes agrémentés de tableaux lilliputiens, était meublé d’un sofa en tissu bleu marine, d’un tapis au crochet et, dans un coin, d’une télévision. A l’étage, une chambre rose  pâle avec  un lit  en bois blanc recouvert d’un édredon et d’un minuscule oreiller. La salle de bain, carrelée à l’aide d’une sorte de toile cirée à petits  damiers,  comprenait un  lavabo, une  baignoire et  même une patère  sur laquelle  pendait une microscopique serviette de toilette. La maison disposait d’un toit pentu, agrémenté de tuiles colorées et d’une petite cheminée.

Avec  beaucoup  de savoir  faire  et  de créativité, mes parents  avaient  œuvré  en  secret pendant plusieurs  semaines  pour réaliser  ces décors  réalistes  et raffinés. Je découvris les  lustres, les  rideaux  en voilage, de  multiples  petits  détails  qui  m’enchantaient.

J’ai joué longtemps avec cette maisonnette, inventant de nombreuses aventures. La famille de Millie s’est peu à peu agrandie, et je devenais maman, institutrice, coiffeuse, infirmière au gré de mon imagination.

Les idées sombres de la nuit où tout est grave, terrible, angoissant s’étaient envolées. J’y repense parfois encore, quand au petit jour je transforme une contrariété en problème, un débat en conflit. En cas d’insomnie, je lis un roman et surtout, surtout, j’évite de faire des suppositions…

 


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