L’hommage

Six mois déjà ! Pascal Anstett avait été prévenu par Madeleine, la voisine, qui avait trouvé son père assis sur un banc, dans le jardin. Mort. À l’enterrement, les habitants de Salverac avaient rendu hommage à leur médecin et ancien maire. Après la messe, tous l’avaient accompagné en une longue procession jusqu’au cimetière. Hébété, Pascal s’était senti engourdi, anesthésié par le choc. Cette foule compatissante, les fleurs, les messages de sympathie avaient un peu adouci sa douleur.

Depuis lors, le jeune étudiant en médecine était resté à Bordeaux, remettant sans cesse son projet de trier les affaires de son père dans la maison familiale. Cette fois pourtant, il n’avait plus le choix. La nouvelle salle communale de Salverac allait être baptisée Centre Louis Anstett, décision votée à l’unanimité par le conseil municipal. La cérémonie officielle aurait lieu cet après midi, et sa présence, en tant que dernier représentant de la famille, était indispensable.

Plongé dans ses pensées, Pascal sursauta quand on frappa à la porte. Madeleine ! Il embrassa avec affection son ancienne nourrice, qui l’avait choyé comme un fils.

— Te revoilà enfin ! s’exclama-t-elle en l’enlaçant. Qu’est-ce qui t’a donc pris de rester six mois sans rentrer chez toi et sans donner de nouvelles ? Je me suis fait du souci !

—La mort de Papa a été un terrible choc. A 66 ans, il n’était pas si vieux ! Mais si je suis resté absent, c’est surtout parce que j’ai préparé le concours de l’internat. Je suis ravi de t’annoncer que j’ai réussi. Et très bien placé, en plus ! Je vais pouvoir choisir la spécialité que je veux. J’hésite entre chirurgie et cardiologie.

— Ton père aurait été tellement fier ! Quel brave homme, tout le monde l’aimait ! Sauf quand il est arrivé ici, fin 49, pour remplacer le vieux docteur Beauvais. L’accueil n’a pas été des plus chaleureux ! Faut dire qu’avec son accent germanique à couper au couteau, il nous rappelait des mauvais souvenirs.

— Venant de Strasbourg, c’est sûr qu’il parlait plus souvent l’alsacien que le français !

— Oui, mais les gens se sont habitués. Quand il a parlé son passé de résistant et de sa famille décimée, ça a accéléré les choses, même si ton père n’aimait pas évoquer le sujet.

— C’est vrai ! La guerre, il ne m’en a jamais parlé. Je ne lui ai pas posé beaucoup de questions, faut dire. Il n’avait jamais de temps pour moi ! Heureusement que tu étais là, d’ailleurs.

— C’est pas de sa faute. À la mort de ta mère, tu n’avais que trois ans. Ton père était dévasté. Il s’est abruti de travail, pour tenir le choc. En tout cas, quand il m’a demandé de m’occuper de toi, je n’ai pas hésité une seconde.
Pascal sourit, attendri. Madeleine, toujours présente, indispensable. Quand ses études l’avaient conduit à Bordeaux, elle avait poursuivi son rôle de maîtresse de maison, déchargeant son père des tâches domestiques.

— Tu aurais dû l’épouser, ça aurait été tellement plus simple !

— Arrête de dire des bêtises, lui répondit-elle en rougissant. On ferait mieux de trier ses affaires, si on veut avoir fini à temps pour la cérémonie. On discutera ce soir, pendant le dîner.

Chacun s’affaira en silence. Dans la chambre, Madeleine vidait armoires et tiroirs, tandis que Pascal, dans le bureau de son père, triait les nombreux documents.

À seize heures, la place de la mairie était noire de monde. Face à l’assemblée, le maire prit la parole.

— C’est un grand honneur pour moi de célébrer l’inauguration du Centre Louis Anstett, en mémoire de mon prédécesseur qui pendant deux mandats a œuvré pour le bien de la commune, développant les activités culturelles et sociales, avec un sens aigu de l’organisation. Mais au-delà de l’administrateur efficace, c’est aussi l’homme dont je veux saluer le dévouement et la bienveillance au service de la population.

Après avoir énuméré les nombreuses actions conduites par le héros du jour, le maire laissa la parole au député de la circonscription, qui évoqua avec grandiloquence les qualités humaines exceptionnelles de ce médecin formidable, déplorant de n’avoir trouvé personne pour lui succéder.

Très ému, les yeux mouillés, Pascal murmura quelques mots d’une voix étranglée, avant de couper le ruban rouge, sous les applaudissements du public.

Durant la visite du centre et le vin d’honneur qui suivi, le jeune homme fut assailli par ses anciens camarades de classe et les patients de son père, chacun y allant de son anecdote drôle ou émouvante.

— Le docteur nous manque beaucoup. C’était un grand monsieur. Saviez-vous qu’il a accouché ma femme dans les escaliers ?

— Ah Pascal, ton père était formidable. Toujours disponible, et si gentil ! Quand j’étais au chômage, non seulement il nous f’sait pas payer, mais il a même fourni les médicaments sur ses propres deniers.

À la fin de la cérémonie, plein d’enthousiasme, le jeune interne rejoignit Madeleine.

— C’est vrai que mon père était un type bien, lui dit-il. Beaucoup de patients sont venus me voir pour m’expliquer à quel point il leur manquait ou me raconter des histoires touchantes sur sa gentillesse et ses compétences.

Devant le silence de Madeleine, Pascal poursuivit son monologue

— Finalement, je pense que je vais terminer mon internat et qu’ensuite je rouvrirai le cabinet. Je suis un gars d’ici, après tout. Dis donc, Madeleine, tu as l’air contrariée ! Quelque chose ne va pas ?

— Si,si, tout va bien. Je fais juste un saut chez moi, et je te rejoins pour le diner. À tout de suite.

Madeleine rentra précipitamment chez elle, sortit ce qu’elle cachait au fond de sa poche et s’affala sur une chaise. Quelques heures plus tôt, en rangeant les vêtements du docteur, elle avait découvert un coffret caché au fond de la commode. Une simple boîte en bois, au fermoir abimé qui contenait des vieilleries : quelques lettres indéchiffrables et une photo.

Après un long moment d’hésitation, la vieille femme se dirigea vers l’évier, y déposa lettres et photo puis craqua une allumette. Les flammes embrasèrent le beau visage du jeune Ludwig Anstett qui saluait, bras tendu, fringant dans son costume d’officier de la Waffen SS.

 


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