Louis XVI, un roi révolutionnaire

Et si Louis Joseph, frère aîné de Louis XVI n’était pas mort ? C’est lui, le prétendant au trône, qui serait devenu Louis XVI et aurait changé le cours de l’Histoire.

 

En cette froide journée de janvier 1805, un léger voile de neige couvrait les pavés de la cour du commerce Saint André. Un passant, emmitouflé dans une redingote au col relevé, traversa la rue et se dirigea avec précaution vers un estaminet situé au centre du passage. Une bouffée de chaleur l’accueillit dès l’entrée, embuant ses lunettes. Son ami Maximilien était déjà installé.

— Toujours en retard, Jean Paul. Tu n’as pourtant qu’à traverser la rue ! s’exclama le député Robespierre, un homme au visage poudré, vêtu d’un costume de nankin rayé.

— Je travaillais sur mon article pour « l’Ami du Roi » qui doit paraitre demain, lui répondit Marat en s’asseyant. J’hésite pour le titre : Louis XVI, un roi éclairé ou un roi révolutionnaire. A ton avis ?

— La deuxième option, sans conteste ! Louis Joseph* a été bien plus loin que tout ce que nous avions pu imaginer. Robespierre soupira. Trépasser d’une mauvaise chute à 54 ans ! C’est une perte irréparable. Sais-tu qu’à neuf ans il a déjà failli mourir en tombant de cheval ? Tu imagines ce qui se serait passé si nous avions eu Louis Auguste**, son frère comme roi ? Un empoté tout juste capable de jouer avec ses serrures !

Sous le coup de l’émotion, les yeux embués de larmes, Robespierre s’affaissa sur son siège. Lorsqu’il était lieutenant général de la police, il avait un moment côtoyé le monarque, impressionné par son ouverture d’esprit et son autorité jupitérienne. Relevant la tête, il aperçut Danton qui se frayait un chemin entre les tables.

— Bonjour les amis, je suis venu chercher un peu de réconfort auprès de vous, s’exclama le colosse, d’un air jovial. Quelle belle cérémonie tout de même ! Ce cortège, mille personnes au moins. Et la messe à Saint Denis, sublime. Bon, on aurait pu être un peu mieux placé. Mais ça restera quand même un beau souvenir.

Le café Procope, bondé en ce milieu de journée, accueillait sans distinction les politiques, hommes de lettres et artistes. Le club des Procopiens, soutien indéfectible de Louis XVI, y avait établi son quartier général lors des troubles de 1789. A l’époque, après avoir instauré une monarchie constitutionnelle et réformé le système d’imposition, le roi avait embastillé les quelques trublions de la noblesse qui contestaient son autorité et les impôts auxquels ils devaient désormais contribuer.

— Quel homme, tout de même !, s’exclama Marat, d’un air attendri. Dire qu’il a réussi à se mettre dans la poche les petites gens, la bourgeoisie et une partie de la cour. Embobiner en même temps le peuple et les nobles. C’est machiavélique !

— Quand j’étais ministre, j’ai quand même déjoué quelques complots, provenant aussi bien du peuple que de la Cour, rappela Maximilien. Tout le monde n’était pas aussi enthousiaste que nous. Il faut dire que le roi était sacrément malin. Vous vous souvenez du jeune Buonaparte, cet agité corse ?

— Tu parles si je m’en souviens !, s’esclaffa Danton. Louis le rusé avait accordé l’indépendance à ce peuple ingérable. Le roi Napoléon 1er de Corse essaie tant bien que mal de se débrouiller avec eux. Bon débarras !

— J’envisage d’écrire la biographie du roi, annonça Marat avec enthousiasme. Je solliciterai sans doute la collaboration de Camille, qui a déjà collecté un grand nombre de témoignages.

— Desmoulins ? Je croyais que vous étiez brouillés, lui fit remarquer Robespierre.

— Oui, mais nos femmes nous ont réconciliés. Elles s’étaient rencontrées au théâtre et Charlotte a tout de suite sympathisé avec Lucie.

— Aaah ! Mademoiselle Corday a su apprivoiser l’ogre ! Depuis que tu l’as épousée tu t’es transformé en agneau.

Les trois amis éclatèrent de rire, oubliant un moment leur tristesse. Maximilien héla le serveur et passa commande de trois tasses de café accompagnées de brioches.

— Pour en revenir à la biographie de Louis XVI, n’oublie pas d’insister sur son éducation, parce que Victor de Mirabeau***, son précepteur, a eu une influence considérable, dit Danton tout en enfournant une énorme part de gâteau. Drôle de choix d’ailleurs, de la part de son père. J’aurais plutôt imaginé un haut membre du clergé ou un militaire. Mais, non ! Louis a été nourri par les lectures de Rousseau, Montesquieu et Voltaire. Plutôt subversif, pour un roi !

— Oui, ça a eu de l’influence, c’est sûr, acquiesça Marat en faisant la moue. Mais il avait surtout une très forte personnalité et une chance insolente. L’armée à sa botte, et même le climat ! Avec des récoltes inespérées pendant les dix premières années de son règne. Son mariage avec Marie Caroline a été une réussite. Elle est d’une autre trempe que la benjamine, Marie Antoinette, qui a épousé son benêt de frère.

— Alors là, je ne suis pas d’accord du tout, explosa Robespierre. J’admirais beaucoup le roi, mais son rapport aux femmes est une catastrophe ! Qu’il soit fidèle à son épouse, passe encore, mais qu’il considère que la femme est l’égale de l’homme, alors là, Non ! Élargir le suffrage censitaire c’était prévu, mais universel pour moi, ça veut dire les mâles. Exclusivement.

Le rouge de la colère transparut sous le visage poudré du député. Danton approuva son collègue d’un hochement de tête qui fit trembloter ses bajoues. Marat, converti par sa charmante épouse aux vertus du féminisme tenta de calmer le jeu.

— Allons les amis, pas de panique. Les droits des femmes sont en place depuis près de vingt ans déjà, et rien n’a vraiment changé dans notre quotidien. Ou alors de façon minime.

— Minime ! Minime ! rugit Robespierre, désormais furieux. Et cette idée saugrenue de transformer les règles de succession. Je te signale que si le nouveau roi, Louis XVII meurt sans enfants, c’est sa sœur Catherine qui règnera. Et tu trouves ça normal, peut-être ? Donner des droits à ces créatures sans cervelle a été une grave erreur, que l’on paiera très cher, tu verras.

Le journaliste fit un geste d’apaisement et s’apprêtait à lui répondre, quand la porte du Procope s’ouvrit avec fracas sur une Charlotte Marat, rouge de colère, les poings sur les hanches.

— J’arrive tout de suite, ma douce Lolotte.

D’un bond, Marat se leva , salua rapidement ses amis et se hâta de rejoindre son épouse.


Louis Joseph Xavier* : Duc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin et aîné des petits-fils de Louis XV. Né le 13 septembre 1751 et décédé à l’âge de 9 ans des suites d’une mauvaise chute. Ici, dans le cadre de l’uchronie, il se rétablit de ses blessures, et devient roi en 1770 sous le nom de Louis XVI, à la mort de Louis XV.

Louis Auguste** : Duc de Berry, second fils du Dauphin. Règnera sous le nom de Louis XVI (fait historique) et sera guillotiné le 21 janvier 1793 .

Victor Riqueti de Mirabeau*** : Philosophe imprégné des Lumières et économiste. Père du révolutionnaire Mirabeau. Le Dauphin a envisagé de le nommer précepteur de ses enfants, avant de se raviser.

 


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