Nuit d’ivresse

Assise avec ses enfants au deuxième rang du théâtre municipal, Michèle applaudit à tout rompre. Cette version décalée de « nuit d’ivresse » est un régal. Aucun doute, Pascal, son mari, remplace avantageusement Thierry Lhermitte. Et, il faut le dire, cette pimbêche de Lola a joué une très honnête majorette. La troupe d’amateurs est assaillie par une foule d’admirateurs. La jeune femme peine à rejoindre son époux, héros du jour.

C’est l’heure pour les gosses, j’y vais. Tu rentres tard ?

Ne m’attends pas, il faut encore ranger le matériel. Ensuite, on ira sans doute boire un verre tous ensemble.

 

Arrivée chez elle, Michèle couche les enfants qui ont classe le lendemain. Une petite infusion du soir, et elle s’installe confortablement dans son lit, un polar à la main. La maison est calme, ses paupières s’alourdissent et la jeune femme finit par s’endormir sur son roman.

Elle se réveille brusquement, regarde l’heure : deux heures et demie. Pascal n’est toujours pas rentré ? Mais qu’est-ce qu’il fabrique ! Elle dépose son livre sur la table de chevet et s’apprête à éteindre la lumière quand elle entend un léger bruit au rez-de-chaussée. Le chat, sans doute. Elle tend l’oreille. Plus rien. Tout est calme. Rassurée, Michèle ferme les yeux. Quelques instants plus tard, un craquement discret. La latte du parquet. Ça ne peut pas être Pascal, elle aurait entendu la porte du garage !

La jeune femme, sur le qui-vive, se redresse dans son lit. Que faire ! Son téléphone est resté dans la cuisine. Indécise, elle attend, inquiète. Le calme est revenu. De longues minutes s’écoulent dans un silence absolu.

Michèle soupire de soulagement. Fausse alerte ! Tu t’es encore fait un film, ma vieille, se sermonne-t-elle. C’est comme ça quand on avale des thrillers à longueur de journée ! Il faudrait peut-être passer à la collection Arlequin. Toi, médecin urgentiste, tu perds ton sang froid au moindre bruit ? Et bien bravo !

Gonflée à bloc et maintenant complètement réveillée, Michèle repousse les couvertures, saisit son peignoir et se dirige vers la porte de la chambre. Il serait peut-être temps que Pascal rentre, tout de même ! Elle va récupérer son téléphone et l’appeler.

Au rez-de-chaussée, tout est sombre et tranquille. La jeune femme descend lentement les marches et se dirige vers la cuisine, lorsqu’un violent coup au menton la fait vaciller. Une douleur intolérable l’envahit. Dans la pénombre, une silhouette sans visage se dresse devant elle et la force à s’assoir. Des bras puissants la ceinturent. Deux. Ils sont deux.

Paniquée, la jeune femme sent son cœur s’emballer. Une brutale nausée la submerge. Un jet de bile mêlée de sang éclabousse son peignoir. Un des hommes la ligote à la chaise, avec un large ruban adhésif. Ils ont tout prévu.

Reprends-toi, ma vieille. Du sang froid ! La jeune femme observe ses agresseurs. Ils ont enfilé une cagoule, comme dans les films. Ils ne veulent pas être reconnus, se raisonne-t-elle. Donc tout va bien se passer. Ils sont juste là pour cambrioler ! Du calme, Michèle, maîtrise ton stress ! Et Pascal qui n’est pas là. Qu’est ce qu’il fabrique, bon sang !

les clés des voitures, vite ! Où est passée la Smart ! questionne un des cambrioleurs à voix basse.

La Smart ? Effarée, Michèle ne comprend pas. Comment savent-ils ? Les voleurs les connaissent ? Ils ont dû faire un repérage, les surveiller ! Une bouffée d’angoisse lui serre la gorge. Ils savent peut-être aussi qu’elle a deux enfants, se dit-elle, la gorge serrée.

Mon mari est absent, c’est lui qui l’a prise. Une gifle claque. Explosion de douleur dans la mâchoire. Michèle gémit. Une sueur glacée la fait frissonner. La peur enfle, s’insinue, l’envahit. Derrière la cagoule, des yeux sombres l’observent. Ils sont violents, prêts à tout ! Pourvu que les enfants ne se réveillent pas !

L’homme qui l’a frappée fouille le sac de Michèle ; l’autre est dans le salon, la jeune femme l’entend fureter. Pourvu que Pascal ne rentre pas maintenant, ils seraient capables de le tuer, songe-t-elle soudain, avec angoisse.

Ton code de carte bleue, vite ! Le sinistre individu s’est approché, attrape son bras et la secoue avec brutalité. Dans un souffle, Michèle lui donne le code. Qu’ils partent. Vite !

On pourrait s’amuser un peu, en attendant le mari. Le second cambrioleur s’est approché, passe sa main dans l’échancrure de son peignoir, pétrit son sein avec brutalité.

Michèle tremble de dégoût et d’angoisse. Elle tente de se débattre, terrifiée. Sa vue se brouille, un filet d’urine coule le long de ses cuisses. Ils vont la violer et la tueront ensuite. Elle hurle. Deux mains se plaquent sur ses lèvres. La jeune femme essaie de happer l’air. Son cœur explose, tout devient noir.

— Ça suffit, maintenant. On prend la voiture et on se tire ! entend-elle avant de s’évanouir.

Quand Michèle reprend conscience, la maison est silencieuse. Son esprit brumeux se réveille lentement. Elle veut se lever, se rend compte qu’elle est attachée. Et bâillonnée ! Tout lui revient en mémoire. Les cambrioleurs, l’agression, Pascal absent. La douleur est toujours là, lancinante. Des larmes de soulagement jaillissent. C’est fini. Elle fixe l’horloge : quatre heures dix.

Des bruits de pas. La jeune femme sursaute. Ils sont toujours là ! Terrorisée, elle s’agite, essaie de se libérer. La chaise chute avec fracas, sa tête cogne le carrelage. La porte du sous-sol s’ouvre sur son mari, qui pousse un cri de stupeur. Il se précipite vers elle, la relève, coupe les liens, lui arrachant un gémissement.

Les enfants ! Va vite voir s’ils n’ont rien !

Michèle sanglote, submergée par l’émotion. Peu à peu, les pleurs s’apaisent. La police ne va plus tarder. Les enfants vont bien. D’une voix tremblante, elle raconte à son mari les évènements de la nuit. Elle se laisse bercer, blottie contre sa poitrine, apaisée. Une drôle d’odeur la dérange. Des effluves douceâtres, mélange de sexe et de parfum imprègnent le pull de Pascal. Le parfum de Lola !

Michèle recule brusquement.

Et toi, t’as fait quoi, pendant tout ce temps ?

 


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Une pensée sur “Nuit d’ivresse

  • 16 juillet 2019 à 10 h 39 min
    Permalink

    Bonjour Isabelle,
    Je prends enfin le temps de faire un petit tour sur le blog de mes camarades de l’Esprit Livre. Ma première impression : ton blog attire l’oeil.
    D’ailleurs deux beaux yeux bleus me fixent, ce sont les tiens ?
    Je me souvenais de cette nouvelle qui m’avait fait froid dans le dos et que j’ai eu plaisir à relire.
    Bravo pour ton blog qui en jette !
    Bon courage et bonne continuation,
    Anne-Marie

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