Paranoïa

Situé à l’écart de la ville, le Manoir des Trois Chênes trône au cœur  d’un écrin de verdure et d’arbres centenaires. Ce restaurant chic, à  l’élégance raffinée conserve ses trois étoiles au guide Michelin depuis plus de vingt ans  grâce  à l’excellence  de  son  chef,  Luc  Lescure. Laure,  son épouse dirige les équipes de salle avec une fermeté bienveillante.

Le congrès  annuel  de  Paris  qui  rassemble  les  professionnels du vin a lieu aujourd’hui.    La  patronne   a  convoqué   Philippe   Morel   le  chef sommelier et  son  second  pour faire un dernier point. Son ton est sans appel.

Philippe,   vous  emmenez  Laurent  avec  vous  au  Salon. Cette  année, c’est lui qui sélectionnera les grands crus pour la cave du restaurant.

J’ai déjà pris beaucoup de contacts,  rétorque celui-ci. Les producteurs n’apprécieront  pas  de  voir  arriver  un  inconnu.  Et  qui  va gérer la salle pendant le service?

Ça,  c’est  mon  problème.  Je  superviserai les commis et les stagiaires. Allez, dépêchez vous, vous allez rater le train.

Alors ça,  c’est la meilleure.  C’est  lui, Philippe,  qui  a fait venir ce petit merdeux  et  maintenant  il  marche  sur ses plates-bandes ! Il a pris ce jeunot  sous  son aile  quand  il était stagiaire au restaurant et voilà le résultat.  Laure n’en a plus que pour lui. Est-ce pour son tout nouveau titre de meilleur  jeune sommelier  de  France,  ou parce qu’il est beau gosse, avec sa tête d’ange blond ?

Les deux  hommes  se  dirigent vers la gare toute proche. Philippe est furieux. Cette saleté de Laure.  Ça fait vingt ans qu’il se dévoue et elle l’humilie devant ce gamin.  Si ça se trouve,  la vieille peau l’a déjà mis dans son lit ce Lolo de malheur.  Dire  qu’il l’aimait bien,  ce petit con. Un arriviste, voilà tout.

— Allez, grouillons nous, sinon la patronne va encore nous pourrir la vie.

Il  sait  que  Laure  les  observe  de  la fenêtre  de son  bureau.  Faire le baby-sitter pour un jeune abruti qui veut juste lui faucher sa place, on aura tout vu. Philippe fonce vers la gare en serrant les poings.

Laurent, derrière lui, peine à suivre. Tant mieux. Il a fait entrer le loup dans la bergerie. Il va falloir l’en faire sortir et rapidement. Tout excité par la mission qui lui a été confiée, Laurent pérore au sujet des grands crus qui selon lui font défaut au niveau de la carte.

—Vous comprenez, monsieur Morel, dans un établissement de ce niveau, nos clients doivent voir des vins de prestige.  Or nous  avons des grands crus, bien sûr, mais la fine fleur, la quintessence de l’art est absente.

— Aucun  client  n’en  a  fait  la  demande  jusqu’à présent, rétorque son supérieur, vexé.

— Sans doute, mais c’est une affaire d’image. De marketing. Trois étoiles signifient l’excellence,  or  la carte  des  vins n’a pas changé depuis cinq ans. C’est vraiment trop long.

Morel hausse les épaules. La moutarde commence sérieusement à lui monter au nez.

— Il faut aussi une fiche technique pour chaque cru, je m’en suis occupé. Ça évitera aux commis de raconter des âneries devant les clients. Qu’en pensez-vous, ça sera bien, non ?


L’enthousiasme de Laurent, son regard plein de confiance exaspèrent Philippe.  De  mieux en mieux !  Le gamin  lui explique  maintenant  la manière de faire son métier.

Lors  de  son  stage  au  « Manoir des  Trois Chênes »  l’an dernier,  Lolo l’avait  ébloui  par ses  connaissances et ses facultés d’adaptation.  Le prenant sous son aile, Philippe l’avait préparé au trophée Duval-Leroy. Le courant passait bien entre eux.

Quand le jeune étudiant avait remporté le titre de meilleur jeune sommelier de France,  il  avait  ressenti  l’immense  fierté d’un Pygmalion.

C’était aussi un peu sa victoire !  Il avait tout fait pour l’embaucher. Mais  depuis  quelque  temps,  le jeune coq a pris de l’assurance. Il l’a même  contredit  en  public,   le  faisant  passer  pour  un   ignare,   un incompétent.
Tout  en  marchant  d’un  pas  rapide  vers  la  gare,  le  jeune  prodige continue   son  bavardage  incessant.   Son  chef  ne  l’écoute  plus,  et réfléchit au moyen de se débarrasser du gêneur. Le licencier !

Sa période d’essai s’achève dans quinze jours,  il faudrait le faire renvoyer. Impossible ! Lolo s’est mis les Lescure dans la poche. Ah, si seulement ce môme pouvait se faire rouler dessus en traversant la route !  Qu’on  en  soit  débarrassé.

Non,  il  ne  faut  pas  compter là-dessus.  Ce serait trop de chance.  Il va falloir la provoquer  celle-là. Mais comment ? A vingt-deux ans, pétant la forme, seul un accident est crédible. Que faire ? Il faudrait que ça ait l’air naturel.

Les deux hommes ont traversé la gare et longent le quai.

Vous savez,  la  sélection  des grands crus,  on la fera ensemble.  Mme Lescure n’a pas besoin de le savoir.

Quelle  condescendance !  Ce petit  con  prétentieux,  qu’il crève !  Le train pour Paris arrive en gare. Oui, c’est ça l’occasion !  Il va le pousser sur la voie, juste au bon moment. Il aura trébuché, voilà tout.

Philippe  attire le bavard au bord du quai.  Quand  le  train  sera tout proche, un coup d’épaule et le problème sera réglé. Définitivement.

— Il faut que je vous dise, chef. Ma période d’essai s’arrête dans quinze jours et j’ai envie de progresser, alors…

— Alors tu vas prendre ma place, c’est ça ?

 

Saisi d’une rage incontrôlable, Morel est prêt. La locomotive gronde juste derrière lui, dans son dos. Un coup d’épaule, dans le vide… Le jeune,  qui a fait tomber son titre de transport,  s’est  baissé  pour  le ramasser. Philippe bascule sur la voie, la tête la première. Un choc sourd,  le crissement  des  freins.  Sur le quai, les voyageurs horrifiés s’approchent. Livide, Laurent relève la tête.

Sous le choc, il balbutie dans un murmure :

Alors je pars travailler à New York le mois prochain…

 


Laissez votre commentaire

 

[contact-form to= »isabelle.maggi@neuf.fr » subject= »Commentaires »][contact-field label= »Nom » type= »name » required= »1″][contact-field label= »E-mail » type= »email » required= »1″][contact-field label= »Message » type= »textarea »][/contact-form]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *