Racines d’Outre Forêt

Elle trônait sur le bahut de la salle de séjour, chez mes grands parents. Une photographie de 1895, à peine plus grande qu’une carte postale, dans un cadre en noyer vernis. Petite fille, j’étais fascinée par ce décor sombre, ces vêtements noirs et ces visages compassés, sans un sourire.

Assis au premier plan, un vieillard aux cheveux blancs, l’air sévère, avec une énorme moustache, tenait un enfant dans ses bras. A côté de lui, une femme d’âge mûr vêtue d’une robe longue boutonnée jusqu’au cou. Le bambin fixait l’objectif avec sérieux. Un petit blond, aux jambes potelées, qui portait une large blouse au col rond, des culottes courtes et des chaussons montants à lacets. A l’arrière, debout, quatre jeunes adultes, robes sombres et strictes pour les dames, costumes pour les messieurs. Ces gens à l’allure austère, mes ancêtres, me faisaient un peu peur.

Bien plus tard, adolescente, j’ai demandé à mon grand père de me raconter la photo. Nous nous sommes assis côte à côte sur le canapé, penchés sur le petit cadre en bois.

Ici, c’est moi. Et de son gros doigt, il désigna l’enfant. J’ai à peu près deux ans, donc bien sûr, je ne me souviens de rien, mais ma mère m’a tout expliqué. Je suis assis sur les genoux de mon grand père Georges Henry, le boulanger. Il est mort trois ans plus tard, à presque quatre vingt treize ans. Il venait d’une famille de meuniers et d’échevins assez aisés, qui ont eu des moments très difficiles à l’époque de la Terreur.

Mon grand père a dû travailler très dur pour réussir, poursuivit-il. Il avait un caractère épouvantable. Et puis, c’était un séducteur. Il s’est marié trois fois. Henriette, sa première femme était la fille de l’officier de santé du village. Ce qui ne l’a pas empêchée de mourir en couches à la naissance de son cinquième enfant. Six mois plus tard, il était remarié. Il faut dire qu’à vingt neuf ans, avec cinq petits, il fallait bien trouver une solution. Il a donc épousé Catherine Ohl, une cousine de sa femme. Une bourgeoise, elle aussi. Fille de notaire. Ils ont eu  deux enfants, un garçon mort né et une fille. A vingt ans, celle-ci s’est mariée avec un cultivateur. Elle est morte en couches, et son bébé avec elle. Un mois plus tard, en mai, le cœur de Catherine a lâché, on l’a retrouvée face contre terre dans un pré, pas loin du cimetière .Et fin novembre, Georges Henry épousait ma grand-mère Madeleine que tu vois là, assise à côté de lui sur la photo. Il devait être encore bel homme à soixante et un ans, je suppose, car elle avait trente deux ans de moins que lui.

Je me penchais sur la photo, scrutant les traits de cette aïeule, espérant y lire les secrets de sa vie. Pourquoi s’était-elle mariée si tard ? Et avec un vieux bonhomme ? Mon grand père caressait la photo. Il reprit ses explications.

Grand-mère Madeleine, je l’ai bien connue puisque j’avais dix neuf ans quand elle est morte. C’était une Schnepp. Elle aussi venait d’une famille de meuniers. D’ailleurs tu connais la maison, puisque c’est là que vit aujourd’hui ton cousin René.

Surprise, J’ai regardé mon grand père d’un air pensif. J’y étais allée plusieurs fois, au moulin de Mitschwiller. Une propriété en bout de village, qui se composait de trois bâtiments bleu pâle à colombages, flanqués d’une grande étable assez récente, encadrant une vaste cour intérieure. Dotée d’un confort assez moderne, je ne l’imaginais pas aussi ancienne.

Et oui, dit il en souriant, les deux bâtiments les plus anciens datent de 1759. Et ma grand-mère vivait là, avec ses parents. C’était la petite dernière. Georges Henry et elle ont eu trois enfants.

Ici, c’est Caroline, l’ainée, poursuivit-il désignant une jeune femme blonde aux traits fins, debout derrière sa mère. A l’époque, elle travaillait à Paris comme couturière, mais après son mariage, elle est revenue en Alsace, toujours dans l’Outre Forêt. Là, c’est Louis, mon père. Il travaillait à la boulangerie mais ça ne plaisait pas trop à ma mère, et quand le vieux est mort, ils ont déménagé en Lorraine où on embauchait dans les forges. Il aurait mieux fait de rester boulanger, parce qu’il est mort d’un accident du travail quand j’avais treize ans. Écrasé par un wagonnet.

A côté de lui, c’est Élisabeth, ma mère, poursuivit-il en montrant du doigt une femme brune aux lèvres charnues coiffée d’un chignon haut perché. Quel caractère ! Elle voulait tout régenter.

Il rit.

Ça devait être de famille chez les Nippert, car son père était comme elle.  Lui, c’était l’américain, expliqua-t-il. A vingt ans, il est parti à New York, parce qu’il ne voulait pas faire son service militaire. En mars 1854, il a embarqué avec des copains sur le Lovinchar, un navire qui faisait la liaison Le Havre New York. Il s’est installé dans le Kentucky, chez un confiseur. Il a été naturalisé quelque temps plus tard. Tout au début de la guerre de sécession, il est rentré chez lui. Tu comprends, il avait quitté son pays pour fuir l’armée, ce n’était pas pour aller faire la guerre ailleurs ! A peine de retour en France, il a été considéré comme déserteur. Il y a eu un procès qu’il a gagné puisqu’il était américain. Ensuite, il s’est marié et a eu onze enfants, ma mère étant l’ainée. Il tenait l’épicerie du village dont j’ai encore la photo quelque part. J’ai une copie des minutes de son procès. Je te les montrerai tout à l’heure.

Désignant le dernier inconnu de la photo, un jeune homme aux cheveux clairs, il expliqua :

le grand gaillard que tu vois là, c’est mon oncle Charles, le petit dernier. Il travaillait à la mine de Pechelbronn, mais c’est en tombant d’une échelle à la maison qu’il s’est tué. Mort sur le coup, à vingt deux ans ! C’était quelques semaines après cette photo.

Tu vois, avait-il conclu, cette photographie raconte plusieurs histoires, ce sont mesracines…et les tiennes aussi.

 


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