Tout est sous contrôle

La visite s’achève. Après les salutations d’usage, la ministre de la santé se dirige vers la voiture officielle quand elle m’aperçoit. Elle s’approche, me serre la main, se ravise, me claque une bise sonore sur chaque joue et me glisse un papier dans la main.

Mon numéro de téléphone. Donnez-moi des nouvelles. Au revoir, et surtout, merci.

Tout a commencé la veille par une convocation dans le bureau de Mme A., la directrice générale. Le ministère vient de confirmer la venue de Mme Rosette Barrière qui visitera l’hôpital avant d’animer une conférence sur l’avenir sanitaire de la région.

Tenez vos troupes. Je connais vos équipes. Je ne veux pas de débordements.

Le message est clair. Je serais aux premières loges en cas de problèmes. Et des problèmes, il pourrait y en avoir. Avec l’équipe médicale tout d’abord, où la guéguerre entre chirurgiens et anesthésistes bat son plein comme tous les jours. Avec les paramédicaux, ce serait plutôt le leitmotiv « trop de travail, pas assez de personnel ». Tous sont capables d’interpeller la ministre ou d’organiser un coup d’éclat. Cette équipe efficace et dévouée ne se compose que de fortes têtes. Batailleuse et vindicative, elle est capable du meilleur comme du pire.

Le programme du jour est chargé. Tant mieux ! Ils seront tous occupés en salle. Pas de temps pour des extravagances. Accompagnée des cadres, je fais une rapide inspection du service. Rien à signaler. Tout est sous contrôle.

Appel de la direction : on arrive. Je me précipite pour les accueillir, un peu fébrile. Accompagnée de quelques membres du gratin hospitalier, la célèbre politicienne est suivie par plusieurs journalistes. La directrice générale s’avance.
Je vous présente Mme Morel, cadre supérieure responsable des blocs opératoires, des urgences et des réanimations.

La presse reste à la porte tandis que j’emmène ce beau monde se changer, leur montre les tenues de bloc et remarque immédiatement la contrariété de la ministre à la vue des cagoules. Elle accepte une coiffe, plus seyante et moins risquée pour sa coiffure apprêtée.

A la sortie des vestiaires, je perçois une agitation inhabituelle. Ça y est, les fortes têtes ont sorti leurs couteaux. Une bouffée de colère et de stress m’empourpre le visage et je me prépare à asséner quelques remarques cinglantes pour calmer les trublions. Alors que le cortège se dirige vers l’accueil, plusieurs professionnels chargés de matériel nous dépassent en courant, sans nous accorder le moindre regard. La porte du sas extérieur s’ouvre, et les cowboys du SMUR* arrivent en tenue de combat, encadrant un homme au teint cireux couché sur un brancard. A la tête, un médecin des urgences ventile le patient. Véronique, la cadre régulatrice, se précipite et les accompagne vers la salle d’opération qu’elle leur a réservée.

Bon, une urgence. Tant mieux, je préfère ça ! Figés, mes visiteurs semblent un peu secoués par cette entrée en matière. Je commence mes explications. Tout le monde approuve doctement. La ministre n’a pas l’air dans son assiette.

Au moment où nous passons devant la salle sept, les portes automatiques de celle-ci s’ouvrent. A l’intérieur, du monde s’affaire autour d’un homme au corps partiellement dénudé. L’anesthésiste masse. Le chirurgien enfile sa casaque stérile. A terre, un drap imbibé de sang. Fermeture des portes.
Nous poursuivons notre circuit, mais le cortège n’écoute plus vraiment. Dans les salles, tout le monde est à son poste. Croisant Véronique, je m’informe de la situation du patient.

Je viens de l’apprendre, il s’agit du président du tribunal de grande instance. Il a été poignardé par l’épouse d’un prévenu. Il a fait un arrêt, mais le cœur est reparti. Pour l’instant, ça va.

De sa voix de gorge si particulière, la politicienne, visiblement bouleversée, murmure quelques mots inintelligibles puis s’isole pour passer un coup de fil. La visite se poursuit, mais les esprits sont ailleurs. En salle sept, sans doute.
Véronique me fait signe : “Ça va. Il est stable, ils referment, il va partir en réanimation“. Le reste du circuit s’effectue au pas de charge. Avant de quitter les lieux, la ministre me demande de féliciter les équipes pour leur professionnalisme.

Le déjeuner, mené tambour battant, a été organisé dans la grande salle de réception. Assise à côté de la ministre, j’apprends qu’une manifestation est en cours au tribunal où les magistrats et auxiliaires de justice expriment leur colère face au manque de moyens et contre le projet de réforme en cours. La ministre de la justice est attendue en fin d’après-midi. La suite du programme se déroule à l’amphithéâtre où les principaux acteurs régionaux de la santé hospitalière sont conviés. Connue pour son franc-parler et ses exubérances, madame Barrière évoque néanmoins les différents thèmes avec une réelle maîtrise de son sujet. Les discours s’achèvent par des applaudissements nourris. La conférence terminée, Mme Barrière fend la foule de ses admirateurs, s’approche de moi et chuchote d’un ton implorant :

Je souhaiterais rencontrer le blessé de ce matin, un ami très cher. Si c’est possible.

Quelques heures après l’intervention, il risque de ne pas être très frais, mais bon, j’obtempère. Nous filons en réanimation. Après avoir obtenu l’accord du médecin, nous revêtons la tenue d’usage et entrons dans la chambre du patient. La ministre s’en approche, s’assied et lui prend la main.

Albin, Albin. C’est moi, Rosette.

Les paupières du patient s’ouvrent, se referment, luttant contre un sommeil artificiel. Les yeux s’ouvrent à nouveau. Le juge observe la ministre et murmure d’une voix faible :

Rosette…Ma Rosette…

Je sors de la chambre et attends derrière la porte vitrée. Quelques paroles s’échangent encore puis le malade s’endort à nouveau.

La politicienne aguerrie me rejoint, émue aux larmes. Elle implore ma discrétion.
— Ne vous inquiétez pas. Secret professionnel.

* SMUR : Service mobile d’urgence et de réanimation.

 


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