Une histoire de coeurs

Lille, le 10 mai 2016, 16h30 :

A la fin du cours, Carole se sent fébrile, le souffle rapide, écrasée par un rouleau compresseur. Depuis quelque temps, la lycéenne est fatiguée, épuisée, une poupée de chiffon. Une grippe, sans doute. Elle se dirige avec peine vers la sortie, elle a besoin d’aide, mais son appel s’évanouit dans l’air.  Elle s’écroule.

Naples, le 12 mai 2016 : 6h30

Sur la route sinueuse les arbres, rideau de verdure, défilent de plus en plus vite. Grisé par la caresse du vent, le conducteur, héros tout puissant, accélère encore. Vite, plus vite, toujours plus vite. Dans l’aube finissante, des touches de brume légère nuancent les tons de vert, les bruns, les jaunes, comme un paysage d’aquarelle. Rugissant, le monstre d’acier assoiffé de vitesse fonce sur le bitume, impétueux, ardent puis s’incline dans le virage jusqu’à toucher terre dans un fracas assourdissant. Un casque vole. Le crâne du motard heurte violemment la route.

Lille, le 12 mai 2016 : 15 :45

La porte métallique se referme sur Arnaud avec un claquement sec. L’externe en médecine pénètre dans la vaste salle avec appréhension. Il observe les murs nus, le plafond métallique soufflant un air glacial, les scialytiques en étoile qui éclairent la scène comme des pieuvres lumineuses.  Partout des appareils étranges et bruyants: le respirateur, la télémétrie, des moniteurs, des pompes  qui  bipent, soufflent, sonnent. C’est une pièce de théâtre dans un décor du futur. Tout est prêt, les acteurs sont là, et attendent. La porte s’ouvre à nouveau. Quelqu’un dépose la précieuse glacière contenant le transplant  arrivé par avion.

Autour de la table d’opération, sans paroles inutiles, chirurgiens, anesthésiste, infirmiers s’affairent déjà. Les gestes sont calmes, posés, les ordres sont secs, brefs. La malade, actrice principale du drame qui se joue dort,  invisible sous les champs stériles qui la déshumanisent, la désincarnent, ne laissant apercevoir que le sommet de sa tête.

Au mur, un moniteur affiche des courbes, des tracés anguleux comme une ligne de crêtes, des chiffres clignotants et changeants, attentivement surveillés. Un cœur qui bat dans un thorax ouvert est retransmis en gros plan sur un deuxième écran par l’œil indiscret  d’une caméra.

Clampage !  Départ en C.E.C. !

Le rythme de l’équipe s’accélère, chacun dans son rôle, pour un ballet parfaitement maitrisé. Le respirateur se tait, le cœur ne bat plus, les pompes gèrent. Les yeux rivés sur l’étrange circulation extra corporelle, l’étudiant voit un fleuve de sang dompté qui s’engouffre par des tuyaux dans les méandres d’un cœur-poumon électronique, se gorge au passage du précieux oxygène puis réintégrant son lit, irrigue des cellules en sursis.  Miracle. Fascination de cette intimité entre vie et mort. La curiosité fait place à une sourde angoisse.  L’étudiant imagine le donneur, qui était  sans doute un fils, un mari, un père.

— Explantation !

Les ciseaux découpent une collerette autour des gros vaisseaux, le chirurgien soulève le cœur  et l’observe.

Pétrifié, Arnaud regarde l’écran. La cage thoracique de Carole est vide.  Déjà, l’opérateur commence l’anastomose du greffon. Le greffon. Terme technique qui signifie partage, cadeau, don ultime.

— Purge ! Déclampage ! Toute l’équipe attend, les yeux fixés sur le  précieux organe. Les secondent passent… Rien.

— Défibrillateur !

Sur l’écran, un frémissement, un soubresaut, un instant interminable  puis,  le cœur redémarre. Une onde de soulagement plane dans l’air, imperceptible. Gorge nouée, larmes aux yeux, Arnaud se rappelle l’admission avant-hier de la jeune lycéenne en urgence absolue. Myocardite fulminante.

— Marcellin, vous pouvez fermer !  Mesdames, messieurs, je vous remercie.

Le professeur Jean Philippe Ragagnal passe devant l’externe, enlève son masque et ses gants. La porte d’acier s’ouvre. Dieu a quitté la salle.

 


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